1 Corinthiens 1.10-1710Frères et sœurs, je vous en supplie au nom de notre Seigneur Jésus Christ : mettez-vous d'accord, qu'il n'y ait pas de divisions parmi vous ; soyez bien unis, en ayant la même façon de penser, les mêmes convictions. 11En effet, mes frères et sœurs, des personnes de la famille de Chloé m'ont informé qu'il y a des rivalités entre vous. 12Voici ce que je veux dire : chacun de vous dit : « Moi, j'appartiens à Paul ! » – « Et moi, à Apollos ! » – « Et moi, à Céphas ! » – « Et moi, au Christ ! » 13Pensez-vous qu'on puisse diviser le Christ ? Est-ce Paul qui est mort sur la croix pour vous ? Avez-vous été baptisés au nom de Paul ?14Dieu merci, je n'ai baptisé aucun de vous, à part Crispus et Gaïus. 15Ainsi, personne ne prétendra que vous avez été baptisés en mon nom. 16Ah ! c'est vrai, j'ai aussi baptisé la famille de Stéphanas, mais je ne crois pas avoir baptisé qui que ce soit d'autre. 17Le Christ ne m'a pas envoyé baptiser : il m'a envoyé annoncer la bonne nouvelle, et cela sans utiliser le langage de la sagesse humaine, afin de ne pas priver de son pouvoir la mort du Christ sur la croix.
Je n’ai pas choisi ce texte, parmi ceux qui étaient proposés pour ce dimanche, parce que j’avais l’impression que l’unité de notre Eglise était en danger. Pas du tout. Il me semble au contraire que notre Eglise est paisible et bienveillante. On peut toujours faire mieux, évidemment, mais je ne pense pas que l’unité soit en danger dans notre Eglise.
Mais pourquoi attendre que ça aille mal pour parler d’unité ? Et puis c’est une bonne occasion de le faire aujourd’hui, dernier jour officiel de la semaine de prière pour l’unité des chrétiens. Car, en réalité, on ne peut jamais penser l’unité de l’Eglise locale sans penser l’unité de l’Eglise universelle.
Le problème
Le ton utilisé par l’apôtre Paul est solennel. Il faut dire que le moment est grave. L’Eglise de Corinthe, on s’en rend compte en lisant l’épître, devait être assez chaotique. Et l’apôtre est visiblement inquiet. D’autant qu’il a reçu des nouvelles qui ne le rassurent guère, de la part de « personnes de la famille de Chloé », sans doute une femme influente, liée à Corinthe, en tout cas quelqu’un de connu des Corinthiens.
Quel est donc le problème ? L’unité de l’Eglise est mise à mal par des rivalités internes. Différents « partis » semblent s’affronter dans l’Eglise de Corinthe. L’apôtre Paul y fait référence ainsi : « Moi, j'appartiens à Paul ! » – « Et moi, à Apollos ! » – « Et moi, à Céphas ! » – « Et moi, au Christ ! »
Pourquoi ces différents noms sont-ils mentionnés ?
Paul, c’est le fondateur de l’Eglise de Corinthe, qu’il a créé lors de son deuxième voyage missionnaire. On peut comprendre qu’il y ait, pour certains membres de l’Eglise, peut-être surtout parmi ceux qui étaient présent lors de la création de l’Eglise, un attachement particulier à Paul. Et parmi eux, certains se disaient peut-être les garants de l’esprit du fondateur. « Moi, je suis de Paul ! »
Apollos est arrivé plus tard, après Paul. Il a été un enseignant qui a joué un rôle important dans la croissance de l’Eglise de Corinthe. D’ailleurs, Paul lui-même le reconnaît, en disant, un peu plus loin dans l’épître : « j'ai mis la plante en terre, Apollos l'a arrosée, mais c'est Dieu qui l'a fait croître. » (1 Corinthiens 3.6). Si Paul a donc mis la plante en terre en créant l’Eglise de Corinthe, Apollos a arrosé de son enseignement la communauté que Dieu a fait croître. Dans l’Eglise de Corinthe, certains ont sans doute été marqués par le ministère d’enseignement d’Apollos et pouvaient se considérer comme les défenseurs de la dynamique de l’Eglise à travers son enseignement. « Moi, je suis d’Apollos ! »
Céphas, c’est l’autre nom de Pierre, celui qu’on considère parfois comme le chef des apôtres. Nous n’avons aucune attestation, ni dans la Bible ni ailleurs, qu’il ait un quelque lien avec l’Eglise de Corinthe. En fait, on pourrait même assez bien comprendre que certains chrétiens de l’Eglise de Corinthe choisissent une référence extérieure à l’histoire de leur Eglise (Paul ou Apollos) pour se réclamer d’une autorité apostolique reconnue, peut-être pour contester certaines options prises par les tenants de Paul ou d’Apollos. Pierre est le personnage idéal pour cela. « Moi, je suis de Céphas ! »
Quant au Christ, évidemment, quoi ne plus naturel que de se référer à lui ? Remarquez qu’on peut comprendre de deux façons différentes l’affirmation « Moi je suis de Christ ». Soit c’est Paul qui parle de lui-même et prend le contrepied de ceux qui se réclament d’untel ou untel en disant que quant à lui, il appartient au Christ… et que les Corinthiens feraient bien d’en faire de même et de renoncer à leurs rivalités humaines. Soit, et c’est plus probable me semble-t-il, c’est un quatrième parti rival, qui se place au-dessus de la mêlée, prétendant ne se réclamer d’aucun être humain mais du Christ seulement… Il s’agissait peut-être d’hyper-spirituels qui regardaient les autres du haut de leur « sainteté ». Et ce faisant, ils alimentaient aussi la division de l’Eglise.
Ces différents partis dans l’Eglise de Corinthe me semblent tout à fait significatifs de ce qui peut se passer naturellement dans toute Eglise. Aujourd’hui comme hier. Paul, Apollos et Céphas seront remplacés par d’autres noms, notamment liés à l’histoire de l’Eglise locale.
La référence au fondateur est un grand classique. Il faut dire que son influence demeure toujours (même indépendamment de sa volonté), comme celle d’un fantôme toujours présent et auquel les anciens se réfèrent sans cesse. Il peut y avoir aussi dans l’histoire d’une Eglise un Apollos, un de ses successeurs qui a marqué l’histoire de la communauté, par son enseignement, sa personnalité, son charisme… ou qui a marqué la vie de tel ou telle membre de l’Eglise, peut-être parce qu’il a joué un rôle décisif dans son cheminement spirituel. Et puis il peut y avoir des théologiens ou des prédicateurs de référence, des autorités extérieures desquels on se réclame… et qu’on rencontre souvent aujourd’hui sur les réseaux sociaux ou sur YouTube ! Quant aux hyper-spirituels qui se croient au-dessus de la mêlée, il y en a toujours eu, et il y en a toujours. Et ils sont rarement des facteurs d’unité dans l’Eglise !
Bref, il n’y a rien de nouveau sous le soleil… Ces différentes influences humaines, liées à l’histoire d’une Eglise, peuvent se vivre paisiblement et sans tensions, et même comme une richesse, lorsqu’on reste à l’écoute des uns et des autres et qu’on refuse de créer des partis. Mais elles peuvent aussi être sources de rivalités, voire de divisions dans l’Eglise. Combien d’Eglises se sont divisées pour des raisons de ce type !
L’enjeu de l'unité
Si le ton de l’apôtre Paul est si solennel, c’est que l’enjeu est, à ses yeux, particulièrement important. Il l’exprime dans une formule choc, sous la forme d’une question rhétorique, au verset 13 : « Pensez-vous qu'on puisse diviser le Christ ? » Littéralement, la question est même : « Le Christ est-il divisé ? » Et il ajoute deux autres questions, liées à sa personne : « Est-ce Paul qui est mort sur la croix pour vous ? Avez-vous été baptisés au nom de Paul ? »
Ce sont des questions rhétoriques parce que la réponse est évidente et il n’y en a qu’une possible : c’est non ! Non, le Christ n’est pas divisé ! Et non, ce n’est pas Paul qui est mort sur la croix pour nous. Ce n’est pas au nom de Paul que nous avons été baptisés…
Affirmer que le Christ n’est pas divisé, c’est rappeler qu’il y a un seul véritable fondateur de l’Eglise, de toute Eglise, c’est Jésus-Christ, lui qui a dit « Je bâtirai mon Eglise. » Si l’Eglise est divisée en partis qui s’opposent, comment prétendre que le Christ est l’unique chef, la tête de l’Eglise ?
Quand l’Eglise est divisée, c’est le Christ lui-même qui est atteint. Même si on ne se fait pas d’illusion quant au caractère faillible et imparfait des Eglises, les divisions sont toujours un scandale. On ne peut se résoudre aux divisions entre les Eglises, ni aux divisions au sein des Eglises. Car elles portent atteinte au Christ lui-même. Elles sont un contre-témoignage à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ. L’enjeu est donc bien essentiel.
L'appel à l'unité
Après avoir identifié le problème et discerné l’enjeu, nous pouvons revenir à l’exhortation qui débute notre texte : « Mettez-vous d'accord, qu'il n'y ait pas de divisions parmi vous ; soyez bien unis, en ayant la même façon de penser, les mêmes convictions. »
Il s’agit bien d’un appel à l’unité ! Et qui insiste sur le dialogue, le fait de se mettre d’accord. Littéralement : « dites tous la même chose » ou « tenez le même langage » (NBS). Eh bien oui, pour être uni, il faut parler. Et écouter… Apprendre un langage commun.
« Qu’il n’y ait pas de division parmi vous. » Le mot a donné schisme en français. Un schisme, c’est quand on se sépare parce qu’on n’est pas d’accord. Et si, au lieu de se séparer parce qu’on n’est pas d’accord, on essayait plutôt de se mettre d’accord ?
Pour cela, il faut que l’Eglise soit un lieu où on peut parler, en toute liberté. Est-ce qu’on peut parler de tout sans avoir peur d’être jugé ? Ou y a-t-il des sujets où on préfère se taire, des réalités qu’on cache parce qu’on craint d’être incompris, critiqué, rejeté ? Est-ce qu’on est prêt à s’écouter vraiment les uns les autres pour comprendre et s’enrichir de l’autre ? Est-ce qu’on cherche à parler d’une même voix de ce qui nous rassemble, est-ce qu’on cherche à travailler ce qui nous unit ?
En réalité, l’unité d’une Eglise demeure toujours dans une certaine fragilité, il ne faut pas croire que c’est un acquis pour toujours. « Soyez unis » dit Paul… mais le verbe grec évoque, à l’origine, le fait d’être raccommodé, réparé. Il s’agit donc ici de réparer une unité brisée. Souvenons-nous, d’ailleurs, que le salut est une réconciliation, une unité retrouvée avec Dieu. C’est déjà une unité réparée. C’est une unité toujours fragile, à préserver.
Et là encore, elle se traduit par une même pensée et une même conviction, auxquelles il est impossible de parvenir sans parler et s’écouter !
Conclusion
En conclusion, j’aimerais évoquer l’image que j’ai choisie pour illustrer ma prédication. On y voit de nombreuses mains tendues, recouvertes de peintures multicolores, qui peuvent évoquer les beautés multicolores de l’unité de l’Eglise dans sa diversité.
Ces mains sont toutes dirigées vers un centre qui leur est commun. Comme l’unité de l’Eglise dépend du Christ seul sur lequel elle se construit. Peu importe les couleurs : pas de « Moi je suis jaune », « moi je suis rouge », « moi je suis vert » !
Mais surtout, ces mains sont ouvertes. Les mains ouvertes sont signes d’accueil, tendues vers l’autre. Elles sont signes de paix : vides, elles sont sans danger. Elles sont signes de vulnérabilité et d’authenticité : elles n’ont pas peur de s’ouvrir aux autres telles qu’elles sont. Elles sont signes de prière : ouvertes vers le ciel, prêtes à recevoir ce que Dieu veut donner.
Ces mains multicolores ouvertes sont l’illustration de l’attitude de cœur qui permet de vivre, de préserver et d’affermir l’unité d’une Eglise. Une Eglise unie, c’est une Eglise qui a les mains ouvertes. Pour accueillir, pour chercher la paix, pour s’offrir tels qu’on est, pour recevoir ce que Dieu veut donner.