Il y a des expressions idiomatiques françaises qui viennent directement de la Bible. Les gens les utilisent, souvent sans savoir leur origine biblique. Elles sont nombreuses : manger le fruit défendu, être le bouc émissaire, agir en bon Samaritain, s’en laver les mains, un baiser de Judas, à chaque jour suffit sa peine…
C’est sur une de ces expressions entrées dans le langage courant que j’aimerais m’arrêter ce matin, puisqu’elle se trouve dans le texte de l’Evangile proposé pour ce dimanche. Il s’agit de la formule : « Rendre à César ce qui est à César ». Elle signifie aujourd’hui qu'il faut reconnaître la valeur ou le mérite réel de quelqu'un, attribuer à chaque personne ce qui lui revient de droit.
Or, c’est bien Jésus qui a utilisé cette formule pour la première fois. D’ailleurs, il a dit un peu plus. On n’a gardé, dans le langage courant, que la moitié de la formule car Jésus a dit : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Et la deuxième partie de la formule change pas mal de choses !
Voyons donc ce que cette formule signifie dans la bouche de Jésus, et comment elle peut nous rejoindre aujourd’hui.
Matthieu 22.15-22
15 Les pharisiens allèrent tenir conseil pour décider comment piéger Jésus par une question. 16 Ils envoyèrent ensuite quelques-uns de leurs disciples et quelques partisans d'Hérode dire à Jésus : « Maître, nous savons que tu es vrai : tu enseignes en toute vérité le chemin qui plaît à Dieu ; tu n'as peur de personne et tu ne tiens pas compte de l'apparence des gens. 17 Dis-nous donc ce que tu penses de ceci : est-il permis ou non de payer l'impôt à César ? » 18 Mais Jésus connaissait leurs mauvaises intentions ; il leur dit : « Hypocrites, pourquoi me tendez-vous un piège ? 19 Montrez-moi l'argent qui sert à payer l'impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d'argent, 20 et Jésus leur demanda : « Cette image et cette inscription, de qui sont-elles ? » – 21 « De César », répondirent-ils. Alors Jésus leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » 22 Quand ils entendirent cette réponse, ils furent remplis d'étonnement. Ils le laissèrent et s'en allèrent.
Le verset 15 est clair quant à l’intention des chefs religieux s’opposant à Jésus : ils veulent lui tendre un piège. Jésus est devenu gênant pour eux, trop populaire, faisant ombrage à leur autorité et leur volonté de mainmise sur le peuple. Il est devenu un rival qu’il faut discréditer. Alors ils lui tendent un piège.
Ils préparent minutieusement leur offensive. Ils tiennent conseil, élaborent une stratégie, choisissent quelques représentants parmi eux et les envoient auprès de Jésus. Le texte précise que ce petit groupe est formé de quelques disciples des pharisiens et quelques partisans d’Hérode. Ces derniers, seulement mentionnés ici, appartenaient sans doute à un groupe qui soutenait la dynastie hérodienne, alors qu’Hérode Antipas gouvernait la région, en vassal des Romains. La constitution des émissaires annonce déjà le piège : le groupe reflète les deux parties du dilemme qui va être posé à Jésus.
On voit ensuite qu’ils ont bien préparé leur intervention. Ils mettent les formes, et font même usage de flatterie pour essayer d’endormir la vigilance de Jésus. Evidemment, ils ne pensent pas un mot de ce qu’ils lui disent !
Ils posent enfin leur question, toute simple, qui, a priori demande une réponse par oui ou par non : « est-il permis ou non de payer l’impôt à César ? »
Pourquoi cette question est-elle un piège ? Parce que le piège se refermera sur Jésus s’il répond oui, ou s’il répond non. S’il répond oui, les pharisiens pourront s’appuyer là-dessus pour discréditer Jésus en laissant entendre qu’il cautionne et collabore avec l’occupant romain. S’il répond non, les pharisiens pourront laisser entendre aux autorités romaines qu’il est un danger, un opposant politique à éliminer.
On constate immédiatement que le stratagème ne fonctionne pas auprès de Jésus. D’ailleurs il commence par dire explicitement et frontalement qu’il a compris le petit manège des pharisiens, et il dénonce leur hypocrisie et leur volonté de le piéger.
Ensuite, il contre-attaque. Il prend les pharisiens à leur propre piège. Il leur demande de fournir une pièce d’argent. Puis il demande, simplement : « cette image, cette inscription, de qui sont-elles ? » Cette fois, une seule réponse est possible. Les pharisiens ne peuvent pas se défiler et sont obligés de répondre que c’est le portrait de César qui apparaît sur la pièce. C’est factuel.
Et c’est là que Jésus prononce sa fameuse formule : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » Jésus a déjoué le piège. Les pharisiens sont vaincus. Ils ne peuvent rien redire à cette parole de Jésus et ils s’en vont tout penauds.
Mais cet échange de Jésus avec les Pharisiens n’est pas seulement une joute oratoire. Ce n’est pas simplement un clash qui aurait fait le buzz sur les réseaux sociaux s’il y en avait eu à l’époque. C’est l’occasion pour Jésus d’affirmer un principe essentiel sur un sujet délicat, celui du rapport à la société dans laquelle on vit.
Pas de réponse binaire
La première chose que j’aimerais souligner c’est que Jésus refuse de répondre de façon binaire. Il préfère la nuance. Et c’est déjà une marque de sagesse.
Aujourd’hui, la nuance est assez rare. Elle est même suspecte. On est constamment poussé à choisir son camp, à être pour ou contre, à dire oui ou non, c’est blanc ou noir. On nous pousse à être en opposition les uns aux autres, à s’affronter dans notre société polarisée.
Vous connaissez peut-être cette formule, attribuée à un journaliste du nom de Henry Louis Mencken : « Il y a toujours une solution bien connue à chaque problème humain — nette, plausible et fausse. » Une façon de dire que les solutions aux questions complexes sont rarement simples… et jamais simplistes.
Or, la question soulevée par Jésus dans sa formule est tout sauf simple. Elle évoque à la fois notre rapport à la société et aux autorités humaines d’une part, et notre rapport à Dieu d’autre part. Elle évoque aussi le lien entre les deux, et l’équilibre à trouver. Ce sont des questions complexes, auxquelles on ne peut pas répondre de façon simpliste et binaire. Des questions qui demandent nécessairement de la nuance.
Ceux qui prôneraient un retrait du monde et une posture hostile systématique face aux autorités parce qu’elles sont humaines feraient erreur. Tout comme, à l’inverse, ceux qui feraient preuve d’une soumission aveugle sans condition sous prétexte que Dieu aurait établi toute autorité dans ce monde. Ces deux réponses sont simples, claires… mais mauvaises ! Il faut assumer ici un positionnement nuancé, plus fin.
D’une certaine façon, Jésus aurait presque pu s’arrêter à la première moitié de sa formule, celle qu’on a gardée dans le langage courant : « Rendez à César ce qui est à César ». C’est déjà une réponse nuancée, parce qu’elle invite à discerner ce qui est à César et ce qui ne l’est pas, ce qu’il peut attendre voire exiger de nous, et ce qu’il ne peut pas. Ce n’est pas un simple « oui » à la question des pharisiens, c’est un « oui mais… »
Jésus va toutefois plus loin. Il n’en reste pas à une nuance implicite, il la rend explicite. Et ça change tout. On peut même dire que la deuxième partie de la formule est la plus importante. Il s’agit de rendre à César ce qui est à César, tant que ça ne nous empêche pas de rendre à Dieu ce qui est à Dieu. C’est une nuance qui introduit une limite, qui implique l’exercice d’un discernement.
Rendre à César…
L’usage du verbe « rendre » doit ici attirer notre attention. Rendre à César. Rendre à Dieu. S’il faut rendre quelque chose, c’est qu’on a d’abord reçu.
Les autorités humaines, représentées ici par la pièce d’argent à l’effigie de César, ont leur légitimité. Hier comme aujourd’hui. Il s’agit de le reconnaître. Mais, au-delà de César, au-delà des personnes en position d’autorité, il y a une loi qui s’impose à tous, qu’on est appelé à respecter. Le fait d’être chrétien n’y change rien.
Il faut donc savoir reconnaître ce qu’on reçoit. Dans notre pays, quels que soient nos responsables politiques, on bénéficie de services publics, d’un système de santé, de lois qui protègent, etc. Ce n’est pas parfait, mais c’est réel. Et on peut en être reconnaissant. En l’occurrence, rendre ce que la République française nous apporte en étant de bons citoyens.
A cet égard, vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes entrés dans une campagne présidentielle en France. Les enjeux sont importants. On ne sait pas qui sera notre prochain président ou notre prochaine présidente de la République, on ne sait pas qui gouvernera la France dans quelques mois… on peut aujourd’hui avoir des craintes légitimes.
Il ne s’agit pas de faire ici de la politique partisane mais on ne peut pas botter en touche et se désintéresser de cette question. On ne peut pas fermer les yeux sur le climat social dans notre pays, sur les revendications et les peurs qui s’expriment, sur les violences qui se manifestent de toute part, on ne peut pas fermer les oreilles sur les discours de haine, de stigmatisation, de moins en moins dissimulés.
Quel que soit le président ou la présidente élu en mai prochain, nous serons appelés à prier pour lui ou pour elle. Mais sans doute que le contenu des prières pourra varier…
Prions dès aujourd’hui dans l’esprit de l’exhortation de l’apôtre dans sa première lettre à Timothée. On peut y discerner un écho à la formule de Jésus, toute la formule : « Prions pour les rois et pour toutes les personnes qui détiennent l'autorité, afin que nous puissions mener une vie tranquille, paisible, respectable, dans un parfait attachement à Dieu. » (1 Timothée 2.2)
Et n’attendons pas le mois de mai pour le faire…
Et rendre à Dieu…
La nuance qui change tout, dans la formule de Jésus, c’est celle qui a été écartée de la formule entrée dans le langage courant : rendre à Dieu ce qui est à Dieu.
Or, qu’est-ce qu’on peut rendre à Dieu ? Ne nous a-t-il pas tout donné ? Ne s’est-il pas donné lui-même, dans la personne de Jésus-Christ ?
Dans le récit de l’évangile, la pièce porte l’image de César, mais c’est l’être humain qui porte celle de Dieu car il nous a créés à son image. Rendre à Dieu ce qui est à Dieu, c’est d’abord se donner soi-même, en réponse à celui qui s’est donné pour nous, Jésus-Christ.
C’est donner aux autres ce que nous avons reçu de Dieu. C’est témoigner concrètement de sa grâce, de son amour, et de la Bonne Nouvelle qui s’y rattache. César, quel que soit son visage, ne peut pas nous l’interdire.
C’est le sens de la réponse des apôtres, dans le livre des Actes des apôtres, quand on voulait leur interdire d’annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ : « il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Actes 5.29)
Ce n’est pas ici une question de concurrence entre César et Dieu mais d’articulation entre les deux. On ne choisit pas l’un ou l’autre. Ce n’est pas César ou Dieu. C’est chacun dans la mesure qui lui correspond.
Être chrétien ne doit pas nous soustraire à nos obligations de citoyen. Je ne peux pas dire : « Je suis chrétien, la loi de Dieu est plus importante que la loi de la République, donc cette dernière ne me concerne pas. » Non !
La plupart du temps, dans un pays comme le nôtre aujourd’hui, on peut très bien rendre à César ce qui est à César et rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Et cela grâce au cadre de la laïcité, qui garantit la liberté de conscience et la liberté de culte.
Dans d’autres contextes, ou dans d’autres temps, les choses peuvent être plus compliquées. Dans des pays où la liberté religieuse n’est pas respectée, où des croyants sont poursuivis, emprisonnés ou pire, simplement à cause de leur foi. Dans un pays autoritaire, répressif, sous un régime fasciste.
Ce n’est pas le cas aujourd’hui, en France. Qu’en sera-t-il demain ?
Quoi qu’il en soit, si César nous empêche de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, alors on se doit de donner la priorité à Dieu. Même si ça nous met en porte à faux ou en résistance. Le don de soi de Jésus l’a conduit jusqu’au sacrifice de sa vie…
Conclusion
Utiliser dans le langage courant une formule issue de la Bible, c’est bien. Revenir à la formule entière, telle que Jésus l’a prononcée, c’est mieux !
Rendre à César ce qui est à César n’est pas toujours facile. On le fait parfois à contre-cœur, surtout quand ça touche à notre porte-monnaie ! Mais rendre à Dieu ce qui est à Dieu est bien plus exigeant. C’est notre être tout entier et tous les aspects de notre vie qui sont concernés, comme Dieu lui-même s’est donné tout entier, dans la personne de Jésus-Christ.
Rendre à Dieu ce qui est à Dieu est un élan d’amour, en réponse à l’amour infini de Dieu manifesté en Christ. Un amour pour Dieu. Un amour pour notre prochain, créé quel qu’il soit à l’image de Dieu.