Je me souviens d’un dessin animé que je regardais quand j’étais tout petit. Il racontait l’histoire d’un petit poussin malchanceux. Il portait une demi-coquille d’œuf sur la tête en guise de chapeau et disait toujours à propos de tout ce qui lui arrivait : « c’est vraiment trop injuste ». Vous le connaissez peut-être, il s’agit de Calimero.
Ce petit poussin est même entré dans le langage courant, avec l’expression « Faire son Calimero » qui désigne quelqu’un qui se plaint constamment de son sort en ayant le sentiment d'être victime de toute l'injustice du monde.
Je ne sais pas s’il vous arrive de faire votre Calimero, mais nous avons sans doute tous déjà connu ce sentiment d’injustice fort désagréable voire douloureux. C’est vraiment trop injuste…
C’est en tout cas le sentiment partagé par certains personnages de la parabole de Jésus que nous allons lire pour la prédication de ce matin…
Matthieu 20.1-161« Voici, en effet, à quoi ressemble le royaume des cieux : Un maître de maison sortit tôt le matin afin d'embaucher des ouvriers pour sa vigne. 2Il se mit d'accord avec eux sur le salaire à leur payer, une pièce d'argent par jour, et les envoya dans sa vigne. 3Il sortit de nouveau à neuf heures du matin et en vit d'autres qui se tenaient sur la place sans rien faire. 4Il leur dit : “Allez, vous aussi, travailler dans ma vigne et je vous donnerai un juste salaire.” 5Et ils y allèrent. Le maître de maison sortit encore à midi, puis à trois heures de l'après-midi et fit de même. 6Enfin, vers cinq heures du soir, il sortit et trouva d'autres hommes qui se tenaient là. Il leur demanda : “Pourquoi restez-vous ici tout le jour sans rien faire ?” – 7“Parce que personne ne nous a engagés”, répondirent-ils. Il leur dit : “Eh bien, allez, vous aussi, travailler dans ma vigne.”8Quand vint le soir, le maître de la vigne dit à son contremaître : “Appelle les ouvriers et paie à chacun son salaire. Tu commenceras par les derniers engagés et tu termineras par les premiers engagés.” 9Ceux qui s'étaient mis au travail à cinq heures du soir vinrent et reçurent chacun une pièce d'argent. 10Quand ce fut le tour des premiers embauchés, ils pensèrent qu'ils recevraient plus ; mais on leur remit aussi à chacun une pièce d'argent. 11En la recevant, ils critiquaient le maître 12et disaient : “Ces ouvriers engagés en dernier n'ont travaillé qu'une heure et tu les as payés comme nous qui avons supporté la fatigue d'une journée entière de travail sous un soleil brûlant !” 13Mais le maître répondit à l'un d'eux : “Mon ami, je ne te cause aucun tort. N'as-tu pas convenu avec moi de travailler pour une pièce d'argent par jour ? 14Prends donc ton salaire et va-t'en. Je veux donner à ce dernier embauché autant qu'à toi. 15N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon argent ? Ou bien es-tu jaloux parce que je suis bon ?” 16Ainsi, ajouta Jésus, ceux qui sont les derniers seront les premiers et ceux qui sont les premiers seront les derniers. »
Je ne sais pas si on peut dire que les ouvriers de la première heure font leur Calimero mais il est certain qu’ils estiment être victimes d’une injustice. Et on peut les comprendre. On est naturellement en empathie avec ces ouvriers qui ont travaillé dur toute la journée, sous un soleil de plomb, et qui voient des ouvriers n’avoir travaillé qu’une seule petite heure toucher le même salaire qu’eux. Franchement, à leur place, j’aurais sans doute réagi de la même façon ! C’est vraiment trop injuste…
Et le pire, c’est que le maître de la parabole semble faire exprès de susciter la réaction des premiers ouvriers ! En effet, il fait venir en premier ceux qui ont le moins travaillé pour que ceux qui ont travaillé toute la journée voient de leurs yeux que les ouvriers de la dernière heure reçoivent le même salaire qu’eux. Si le maître avait payé d’abord les ouvriers de la première heure, ces derniers ne s’en seraient peut-être même pas rendu compte !
Quelle leçon devons-nous donc entendre, nous qui écoutons cette parabole ? De quelle réalité spirituelle Jésus veut-il nous parler ? Quelques indices du texte permettent de le comprendre…
Tout d’abord, il s’agit d’une parabole du Royaume de Dieu : « Voici à quoi ressemble le Royaume des cieux… » (v.1). On retrouve d’ailleurs après la conclusion, la fameuse formule qui revient à plusieurs reprises dans la bouche de Jésus, typique de ses enseignements sur le Royaume de Dieu : « ceux qui sont les derniers seront les premiers et ceux qui sont les premiers seront les derniers. » (v.16) Bref, cette parabole parle d’une réalité du Royaume de Dieu qui implique un changement radical de pensée, un bouleversement, une véritable conversion intérieure. C’est pour cela que ça peut paraître choquant.
Ensuite, on peut remarquer que l’accent, dans la conclusion, tombe sur la générosité du maître… et sur la jalousie des ouvriers de la première heure : « N'ai-je pas le droit de faire ce que je veux de mon argent ? Ou bien es-tu jaloux parce que je suis bon ?” » (v.15) La générosité du maître fait évidemment écho à la générosité de Dieu, une générosité libre et souveraine. Autrement dit, la grâce de Dieu. La question est de savoir quel regard on porte sur cette générosité. On ne va évidemment pas contester la souveraineté de Dieu… qui serions-nous pour le faire ? Mais peut-être a-t-on du mal à accepter que la générosité de Dieu se manifeste trop en faveur d’autres personnes, qui ne le méritent pas… C’est ce que sous-entend la question : « Ou bien es-tu jaloux parce que je suis bon ?” »
En voyant le maître de la vigne donner une pièce d’argent aux travailleurs de la dernière heure, les ouvriers qui ont travaillé toute la journée se sont dit que finalement, ils allaient recevoir plus que prévu. Le maître leur avait promis une pièce d’argent. Si c’est déjà ce qu’il donne à ces ouvriers qui n’ont presque pas travaillé de la journée, alors eux ils recevront plus ! C’est mathématique. Mais ça ne se passe pas comme ça…
Ce qu’ils reçoivent est juste : c’est bien le salaire qui avait été convenu au début de la journée. Si le maître donne le même salaire à ceux qui ont moins travaillé, c’est parce qu’il choisit d’être généreux avec eux. Les ouvriers de la première heure sont donc en colère parce que le maître s’est montré généreux envers les autres… et pas envers eux.
Bref, si cette parabole de Jésus nous parle de la grâce, et de la façon dont nous la percevons, c’est bien parce que la grâce peut poser problème pour nous !
La grâce va à l’encontre des élans naturels du cœur humain. Nous aimons la grâce lorsqu’elle nous est offerte, mais nous avons sans doute plus de mal à l’accepter lorsqu’elle bouleverse nos calculs et nos certitudes, et lorsqu’elle bénéficie à ceux que nous estimons moins « méritants ».
La grâce nous invite à une autre logique
La logique de la grâce est celle de la générosité, du don, du pardon. C’est le contraire de celle des mérites et de la rétribution. La grâce n’est jamais un dû. C’est toujours un cadeau. Il n’y a rien de mathématique dans la grâce : c’est un renversement total où les premiers sont les derniers et les derniers les premiers.
On n’est pas citoyen du Royaume de Dieu parce qu’on le mérite, parce qu’on a plus travaillé que les autres, parce qu’on a été plus fidèle, plus spirituel, ou je ne sais pour quelle autre raison encore… On est citoyen du Royaume de Dieu quand on accueille la grâce offerte par Dieu. Et on se comporte en citoyen du Royaume de Dieu quand on adopte la logique de la grâce.
Le problème, c’est que nous avons du mal à vraiment entrer dans cette logique. La logique du mérite ou la logique de la rétribution refont facilement surface… Il y a plein d’exemples où on s’écarte de la logique de la grâce.
On s’en écarte parfois pour soi-même, dans sa relation à Dieu : quand on cherche à mériter l’approbation de Dieu, ou qu’on essaye de lui « forcer la main » par telle pratique religieuse, ou quand on oublie que la sanctification est l’œuvre de Dieu en nous avant d’être la nôtre, bref, quand on tombe dans une logique de performance spirituelle, comme si l’amour de Dieu devait être gagné plutôt que reçu.
On s’en écarte parfois dans ce qu’on attend, voire qu’on exige des autres : quand on les enferme dans des clichés ou des a priori, quand on veut les contraindre, implicitement ou explicitement, à entrer dans des carcans : « Un chrétien doit faire ceci, un chrétien doit être cela… »
On s’en écarte parfois dans les relations qu’on entretient les uns avec les autres : quand le service qu’on rend attend une contrepartie, quand l’accueil est conditionnel, quand l’écoute est intéressée, quand la générosité est calculée…
La logique de la grâce ne nous est pas naturelle. Elle demande un apprentissage, elle est le fruit de l’action de Dieu, par son Esprit, dans notre cœur.
Accueillir la grâce, c’est se réjouir de la générosité de Dieu… pour les autres !
D’une certaine manière, cette parabole de Jésus nous fournit un « test » pour mesurer notre accueil de la grâce. Accueillir la grâce, c’est se réjouir de la générosité de Dieu… pour les autres !
Voilà la force de cette parabole. Et la vraie nature du défi qu’elle nous lance.
Car finalement, c’est assez facile de se réjouir de la grâce, de la bonté de Dieu, quand elle se manifeste pour nous ! Et c’est très bien de le faire. Être conscient du pardon reçu, se réjouir d’être sauvé gratuitement, de vivre au bénéfice quotidien de la grâce de Dieu, c’est essentiel. Ne nous lassons pas d’être reconnaissant pour cela, rendons grâce à Dieu !
Mais c’est quand on se réjouit vraiment de la bonté de Dieu pour les autres, surtout pour ceux qui ne la « mérite » pas, qu’on a vraiment compris ce qu’est la grâce ! Être jaloux de la grâce, c’est ne rien avoir compris à la grâce…
Comment est-ce que je me réjouis de la grâce de Dieu pour les autres ? Comment est-ce que j’accueille celui ou celle que Dieu lui-même accueille ? Surtout quand il s’agit de quelqu’un qui ne vit pas comme moi, qui n’expriment pas sa foi comme moi, qui ne croit pas tout à fait comme moi…
Conclusion
La grâce est bien une notion théologique centrale dans l’Evangile. Il s’agit même du fondement sur lequel repose notre salut. Pourtant, elle demeure toujours difficile à appréhender, compliquée à vivre vraiment. Parce qu’elle ne correspond à l’élan naturel du cœur humain.
Alors on a besoin parfois d’être un peu secoués, déstabilisés, pour ne pas se satisfaire d’une compréhension partielle de la grâce mais pour progresser dans sa découverte. La parabole de Jésus remplit cette fonction.
Et elle nous fournit finalement un test pour mesurer notre accueil de la grâce, un test qu’il est utile de répéter régulièrement au cours de notre vie chrétienne : Accueillir la grâce, c’est se réjouir de la générosité de Dieu… pour les autres !
Alors, est-ce que j’accueille vraiment la grâce ? Non seulement lorsque la bonté de Dieu se déploie pour moi, mais aussi lorsqu’elle se déploie pour les autres. Vivre de la grâce, ce n’est pas seulement recevoir avec reconnaissance, c’est aussi se réjouir lorsque Dieu accueille, relève et bénit ceux que nous n’aurions peut-être pas choisis.
Oui, on accueille vraiment la grâce lorsque la bonté de Dieu envers les autres est aussi notre joie !