dimanche 15 mars 2026

J’étais aveugle et maintenant je vois…

Le texte de l’évangile de ce dimanche est un peu long mais l’histoire en vaut la peine. Alors je vais vous raconter cette histoire, en citant quelques versets importants issus du texte. Et puis nous nous arrêterons plus longuement sur la conclusion du récit. 

Il s’agit de la guérison de l’aveugle de naissance, en Jean 9. 

Un jour, Jésus marche avec ses disciples et ils voient, sans doute au bord du chemin en train de mendier, un aveugle de naissance. Ne me demandez pas comment ils savaient qu’il était aveugle de naissance, le texte ne nous le dit pas… Toujours est-il que cela suscite une question chez les disciples : 

« Rabbi, est-ce à cause de son propre péché ou à cause du péché de ses parents qu'il est né aveugle ? » (Jean 9.2)

Quelle étrange question ! Elle est d’ailleurs un peu absurde : quel péché cet homme aurait-il pu commettre avant sa naissance ? Puisqu’il est né aveugle… 

Quoi qu’il en soit, pour les disciples, voir quelqu’un qui est né aveugle interpelle, met mal à l’aise. Et c’est vrai que souffrir d’un tel handicap, depuis sa naissance, peut être troublant. Ce n’est pas juste… à moins qu’il y ait une question de péché là-dessous. Si les disciples avaient une explication, ça les rassurerait ! 

Jésus, lui, refuse d’entrer dans ces élucubrations et il prend les choses en main. Il crache par terre, il fait un peu de boue avec sa salive et il l’applique sur les yeux de l’aveugle. Il l’envoie alors se laver à la piscine de Siloé. L’homme s’y rend, fait ce que Jésus lui a demandé de faire… et il est guéri. Mais Jésus a disparu. 

Tout le monde avait l’habitude de voir cet homme au bord du chemin, en train de mendier. Les gens le connaissaient. Sa guérison alimente les discussions. « C’est lui ? Non, pas possible… mais il lui ressemble ! »  L’homme a beau dire « c’est bien moi ! », on n’a pas l’impression que ça calme les discussions dans la foule. 

Pour en avoir le cœur net, les gens décident d’amener l’homme aux Pharisiens, en espérant qu’ils puissent éclairer ce mystère. Mais les chefs religieux se lancent tout de suite dans un débat théologique :

 « Celui qui a fait cela ne peut pas venir de Dieu, car il ne respecte pas le sabbat. »  (Jean 9.16)

Les Pharisiens dans toute leur splendeur : le respect de la lettre avant la compassion… Cette histoire de respect du sabbat semble prendre toute la place dans le débat. Tout le monde n’était pas de cet avis mais les discussions tournent en rond et ils n’arrivent pas à trancher. En tout cas, ils ont du mal à croire que cet homme était vraiment aveugle de naissance. Il doit bien y avoir une autre explication. Alors ils convoquent ses parents et ils les interrogent. Mais ces derniers confirment que c’est bien leur fils, qu’il est bel et bien né aveugle... en revanche, ils ne savent pas comment ça se fait que maintenant, il voit. Ils sont prudents, ils flairent le piège… et finalement ils les renvoient au témoignage de leur fils. « Demandez-lui, il est assez grand pour répondre ». 

Alors les Pharisiens font revenir l’homme qui était aveugle. Et là, rebelotte : le même interrogatoire. Mais cette fois, ils lui mettent encore un peu plus la pression : « nous savons que c’est un pécheur… » Bref, on sait très bien que ce n’est pas lui qui t’a guéri et tu ferais bien de le reconnaître. 

L’homme leur répond alors, avec une simplicité déconcertante : 

« Je ne sais pas s'il est pécheur ou non. Mais je sais une chose : j'étais aveugle et maintenant je vois ! » (Jean 9.25)

Le ton monte chez les Pharisiens mais l’homme ne perd pas son sang-froid. Il n’hésite pas à manier l’ironie : « vous voulez peut-être, vous aussi, devenir ses disciples ? » A bout d’argument, excédés, les Pharisiens finissent par se mettre en colère contre cet homme encombrant et le chassent de leur présence. 

Trimbalé par la foule, harcelé puis insulté par les Pharisiens, et en réalité peu aidé par ses propres parents, lui-même ne comprenant pas vraiment ce qui lui arrive, cet homme pourtant au bénéfice d’un miracle extraordinaire de Jésus se retrouve bien seul. 

Alors Jésus, qui avait disparu de la circulation, réapparaît lorsqu’il apprend que l’homme qu’il avait guéri a été chassé. Il ne veut pas le laisser dans sa solitude et son désarroi. Son œuvre pour lui ne s’arrêtait pas à la guérison de sa cécité, il fallait encore qu’il se révèle à lui, pour que ce dernier comprenne qui est celui qui l’a guéri. 

Alors il va le voir et lui pose une question. Mais celle-ci, elle n’est pas posée pour le piéger ! « Crois-tu au Fils de l'homme ? » Il faut savoir que « fils de l’homme » est un titre messianique, emprunté notamment au prophète Daniel. Jésus est en train de demander à cet homme s’il attend le Messie. 

Et la réponse qu’il lui donne traduit sa soif spirituelle. « Qui est-il, Seigneur, pour que je puisse croire en lui ? » Il est visiblement prêt à croire. Et Jésus en profite pour lui révéler qui il est. Et notez bien les mots qu’il utilise : « Eh bien, tu le vois ; c'est lui qui te parle. »

Jésus fait appel au sens de la vue que cet homme vient miraculeusement de recouvrer : « Tu le vois » Et sa réponse est immédiate, sans équivoque : il se prosterne devant Jésus. Il voit le Messie. C’est beau ! Et peu importe les questions un peu absurdes des disciples, les débats stériles des Pharisiens ou le manque de courage des parents, c’est dans ce tête à tête entre Jésus et l’homme qu’il a guéri que se joue le plus important dans ce récit. La rencontre d’un croyant avec son Sauveur, celle d’un homme né aveugle qui désormais voit de ses yeux le Messie. 

La conclusion de tout ce récit intervient alors au verset 39, dans ces paroles de Jésus : « Je suis venu dans ce monde pour qu'un jugement ait lieu : pour que les aveugles voient et que ceux qui voient deviennent aveugles. »

On pourrait peut-être considérer cette parole comme une sorte de variante de cette autre parole souvent répétée de Jésus : « Les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers. » Ici, ce sont les aveugles qui voient et ce sont ceux qui voient qui sont aveugles. C’est un autre paradoxe, un autre retournement de perspective. 

Arrêtons-nous quelque peu sur cette parole de Jésus. Quel est ce jugement dont il parle ici ? Qui sont finalement les aveugles et ceux qui voient ? 


Quel jugement ?

Jésus lui-même avait dit à Nicodème, dans ce même évangile de Jean : « Dieu n'a pas envoyé son Fils dans le monde pour juger le monde, mais pour que le monde soit sauvé par lui. » (Jean 3.17) Comment donc comprendre, ici, ce que Jésus dit ? De quel jugement parle-t-il ? 

On peut peut-être penser à la parole de Siméon, lors de la présentation de Jésus au temple, dans l’évangile de Luc : « Cet enfant causera la chute ou le relèvement de beaucoup en Israël. Il sera un signe qui provoquera la contradiction… » (Luc 2.34)

Le jugement, la contradiction… En tout cas, on constate bien dans les évangiles ces réactions contrastées à l’égard de Jésus, entre les foules fascinées et celle, manipulée, qui réclamera sa crucifixion, entre les disciples qui quittent tout pour le suivre et les chefs religieux qui cherchent à se débarrasser de lui, entre l’aveugle de naissance qui témoigne simplement de la guérison reçue et les Pharisiens qui font preuve de mauvaise foi pour ne pas reconnaître l’œuvre de Jésus. 

La personne de Jésus suscite des réactions contrastées, contradictoire, et en cela elle provoque un jugement. Pour faire référence à notre récit, l’attitude face à Jésus permet de distinguer ceux qui sont réellement aveugles et ceux qui ne le sont pas. 

Dans notre récit, les disciples veulent une explication à ce qu’ils voient et qui les dérangent, oubliant un essentiel du Royaume qui est la compassion. Les Pharisiens refusent de croire ce qu’ils voient, et ils préfèrent la mauvaise foi. Les parents de l’homme aveugle de naissance se défilent et préfère ne pas se prononcer. Seul l’aveugle lui-même, finalement, voit Jésus comme le Messie et l’accueille en tant que tel. 

Dans notre récit, c’est bien l’aveugle qui voit, et les autres qui refusent de croire ce qu’ils voient… 

Jésus, la lumière du monde, ne s’impose pas. Il se laisse voir par ceux qui le cherchent, ceux qui sont prêts à le rencontrer. Mais sa lumière se dérobe à ceux qui le rejettent, ceux qui refusent de croire ou s’enferme dans leur mauvaise foi ou leurs principes. 


Jésus, la lumière de mon monde ?

Comment Jésus est-il la lumière de mon monde ? Dans quelle mesure puis-je dire, comme l’aveugle de naissance : j’étais aveugle et maintenant je vois ? 

L’attitude des Pharisiens doit nous mettre en garde contre le danger du légalisme, d’une foi qui s’enferme dans des certitudes et des principes figés au détriment de la vie et de l’amour. Ils peuvent nous rendre aveugles… Ce qui doit animer notre vie chrétienne, alimenter notre foi, ce ne sont pas des principes mais bel et bien l’amour. 

L’attitude des disciples doit nous inviter à l’humilité et la confiance, accepter de ne pas tout comprendre, d’avoir des questions sans réponse, voire des doutes, et choisir la confiance et la compassion. 

L’attitude des parents de l’aveugle de naissance nous appellent au courage de la foi, à choisir et assumer son choix de la foi et de l’espérance. 

Et surtout, l’exemple de l’aveugle de naissance nous invite à une foi simple, qui est une expression de la confiance, qui accueille simplement la lumière du Christ, sa présence, son amour, et se laisse éclairer par elle. 

La lumière du Christ dans notre vie nous rend la vue, elle nous fait voir la vie, le monde, nous-mêmes, d’une manière toute différente. Elle nous permet d’apercevoir dès maintenant quelque chose du Royaume qui vient, elle nous ouvre à une espérance éternelle. 

Avoir la lumière du monde comme lumière de notre vie, quelle bonne nouvelle !