dimanche 1 février 2026

Sur le chemin des Béatitudes

 

Il y a des textes bibliques qui sont inépuisables, auxquels on peut revenir sans cesse et ne jamais s’en lasser, en y découvrant toujours de nouveaux trésors. On pourrait même dire que certains textes devraient être revisités régulièrement. Parce qu’ils sont essentiels, qu’ils sont une véritable boussole pour notre vie de croyant. C’est sans doute le cas des Béatitudes qui ouvrent le Sermon sur la Montagne, le premier grand discours de Jésus dans l’évangile de Matthieu. 

Je vous propose donc de lire ces Béatitudes, dans une version personnelle, s’efforçant d’être proche du texte grec. 

Matthieu 5.3-10
3 Heureux les pauvres en esprit,
Car le Royaume des cieux est à eux.
4 Heureux les affligés,
Car ils seront consolés.
5 Heureux les doux,
Car ils hériteront la terre.
6 Heureux les affamés et assoiffés de la justice,
Car ils seront rassasiés.
7 Heureux les miséricordieux,
Car il leur sera fait miséricorde.
8 Heureux les purs de cœur,
Car ils verront Dieu.
9 Heureux les faiseurs de paix,
Car ils seront appelés fils de Dieu.
10 Heureux les persécutés à cause de la justice,
Car le Royaume des cieux est à eux.


Les Béatitudes : un chemin 

On rapproche parfois les Béatitudes du Décalogue… Les deux ont été donnés sur la montagne, l’un à Moïse, l’autre par Jésus. Mais les Béatitudes ne sont pas des lois. Les paroles du Décalogue sont à la deuxième personne (« Tu ne commettras pas de meurtre, tu ne voleras pas, etc. »), celles des Béatitudes sont à la troisième personne (« Heureux les pauvres en esprit, heureux les affligés, etc. »)

Daniel Bourguet, à qui je suis redevable pour cette prédication, propose de voir dans les Béatitudes des paroles d’accueil, une sorte de salutation de la part de Jésus, des mots de bienvenue. « Jésus accueille et salue les affligés, les affamés, les persécutés… Tout ce monde-là est accueilli à bras ouverts par l’homme qui se tient sur la montagne, le regard posé sur ceux à qui jamais personne n’a ainsi parlé. » (Daniel Bourguet, Les Béatitudes)

Je crois en effet que les Béatitudes sont un chemin qui s’offre à nous. Non pas un commandement qui nous contraint mais une boussole qui indique la route vers le bonheur, le chemin du Royaume de Dieu. 

Chaque Béatitude a sa partie explicative, introduite par le même « car ». Or cette partie explicative pointe vers l’accomplissement de notre espérance, le plein établissement du Royaume de Dieu. 

Les Béatitudes elles-mêmes n’ont pas de verbe : « Heureux les pauvres en esprit… Heureux les affligés… » S’agit-il de comprendre « Heureux êtes-vous » ou « Heureux serez-vous » ? Peut-être un peu les deux, en réalité. Le bonheur n’est pas un état, c’est un chemin. 

André Chouraqui, dans sa traduction originale de la Bible, traduit le premier mot des Béatitudes par « en marche ». Il passe par l’araméen, la langue que Jésus parlait au quotidien. C’est bien en araméen que Jésus a prononcé ces paroles à l’origine. Elles ont ensuite été traduites en grec pour être écrites et diffusées par les évangiles. 

Pour autant, traduire en français par « En marche » me semble un peu artificiel. En revanche, il s’agit bien de comprendre que le bonheur dont nous parle les Béatitudes n’est pas un état de joie béate. C’est une marche, un chemin. 

On peut entendre les Béatitudes à la fois comme une promesse et comme un appel. 

La vie chrétienne est faite de cette tension. Les Béatitudes peuvent être reçues comme le témoignage de cette tension entre l’aujourd’hui et le demain, entre ce que nous avons déjà reçu et ce qui est encore à recevoir, entre ce que nous vivons déjà et ce que nous vivrons alors. Les Béatitudes se situent exactement entre ce qui est déjà là du Royaume de Dieu et ce qui sera là plus tard, au jour où ce dernier sera pleinement accompli. 

C’est pour cela que la première et la dernière béatitude se terminent de la même façon : « car le Royaume des cieux est à eux. » Non pas qu’il sera à eux mais qu’il est bel et bien à eux. Il s’agit déjà d’une réalité d’aujourd’hui, par la foi et dans la communion avec Dieu. Même si le plein héritage, la pleine consolation et la plénitude de la présence de Dieu sont encore à venir. 

Heureux sont ceux qui sont sur ce chemin ! 


Les Béatitudes : un portrait

Un portrait de Jésus

Que trouve-t-on sur ce chemin des Béatitudes ? Eh bien on y trouve des gens dont il est fait le portrait, en huit traits de leur personnalité. Qui sont donc les pauvres en esprit, les affligés ou les doux dont parle Jésus ?  

On y a souvent vu, avec raison, un portrait indirect de Jésus lui-même. Car dans le portrait des personnes décrites dans les Béatitudes se trouvent en tout point les traits du Christ : son humilité, sa douceur, ses pleurs, sa miséricorde, sa soif de justice, la persécution injuste qu’il a subie… 

« Les Béatitudes correspondent tellement à ce qu’a pu vivre le Christ, elles rendent tellement bien compte de ce que Jésus a vécu jusqu’au plus profond de lui-même et jusqu’à l’extrême, qu’elles sont en fin de compte la description du Christ. Oui, les Béatitudes décrivent le Christ ! » (Daniel Bourguet)

Elles le décrivent même dans ses parties explicatives. Le Royaume des cieux est bien à lui, il en est le roi. Ses larmes sont séchées car il est ressuscité. La terre lui appartient car il est Seigneur. Il n’est pas seulement appelé fils de Dieu, il est de toute éternité le Fils. 

Un portrait des disciples

Mais les Béatitudes parlent des pauvres en esprit, des affligés, des persécutés… Elles vont donc au-delà de la personne de Jésus. Elles ne parlent pas du Christ seulement, elles parlent aussi de nous, ses disciples, ce que nous sommes appelés à être à la suite de Jésus-Christ. 

Face aux Béatitudes, on se demandera moins « qu’est-ce que je dois faire ? » que « qui dois-je être ? » Il s’agit d’être disciple de Jésus… et pas de « faire le disciple » ! On peut voir les Béatitudes comme un idéal vers lequel tendre. Mais non pas comme une série de commandements auxquels il faudrait s’efforcer d’obéir. Plutôt comme un chemin de transformation à l’image du Christ. Plus on se rapproche du Christ, dans une relation spirituelle, intime et communautaire, plus il nous transforme par son Esprit. 

En décrivant ses disciples comme des affligés, des affamés ou des persécutés, Jésus se veut réaliste et honnête. Il n’est pas là pour vendre du rêve ! Mais il laisse clairement entendre que rien de tout cela n’empêche d’être « heureux », c’est-à-dire en chemin vers le Royaume de Dieu. 

En décrivant ses disciples comme des doux, des miséricordieux ou des faiseurs de paix, Jésus les invite à être concrètement signes du Royaume de Dieu, incarnant dans leur façon de vivre la Bonne Nouvelle qui s’y rattache. 

En leur disant que le Royaume des cieux est à eux, et qu’à ce titre ils seront consolés et rassasiés, qu’ils hériteront la terre et verront Dieu, Jésus alimente leur espérance. Dans un monde marqué par tant d’incertitudes, de violences et de haine, d’injustices et d’oppressions… nous avons vraiment besoin des Béatitudes !

Des visages dans la foule du monde

Mais ce n’est pas tout ! Il faut ici revenir à la courte introduction qui précède les Béatitudes : 

« Quand Jésus vit les foules, il monta sur une montagne et s'assit. Ses disciples vinrent auprès de lui, il prit la parole et leur donna cet enseignement… » (Matthieu 5.1-2)

Cette courte introduction souligne que Jésus s’adresse, certes, à ses disciples mais qu’il le fait après avoir vu les foules. Ce n’est pas un hasard si Matthieu le précise. Ce que Jésus dit, il le tire aussi de son observation de la foule. 

C’est en regardant les foules que Jésus prononce les Béatitudes devant ses disciples. Et lorsqu’on lit ou qu’on dit les Béatitudes aujourd’hui, on ne doit pas tellement les dire en regardant Dieu mais en regardant le monde. 

 « J’écoute le Christ dire (les Béatitudes) et me dire à travers elles comment il voit le monde. J’apprends alors que dans les foules, il voit des pauvres en esprit, des affamés de justice, des cœurs purs, et mon regard se porte sur ceux qu’il désigne ; je les cherche dans la foule. Alors les Béatitudes transfigurent mon cœur, ainsi que mon regard. » (Daniel Bourguet)

Dans la foule du monde, il y a bien sûr des pauvres, des affligés, des assoiffés de justice et des persécutés injustement. Et nous devons avoir sur eux le même regard de compassion que Jésus avait lorsqu’il voyait les foules perdues qui venaient à lui. Il nous est décrit dans les évangiles comme ému jusqu’au plus profond de lui-même devant tant de détresse. 

Mais les Béatitudes laissent entendre que dans cette foule du monde, il y a aussi des doux, des miséricordieux, des purs de cœur et des faiseurs de paix. On ne les voit pas toujours, ils sont rarement mis en avant aujourd’hui… mais il ne faudrait surtout pas prétendre qu’ils seraient seulement dans les Eglises ! C’est loin d’être le cas… 

Par ses Béatitudes, Jésus nous invite aussi à chercher et discerner les germes de son Royaume présents dans le monde. 


Conclusion

Les Béatitudes nous invitent à un regard sans cesse renouvelé, sur Jésus, sur nous-mêmes, sur la foule du monde. C’est pour cela qu’il est important d’y revenir souvent. 

Elles interrogent notre regard sur Jésus, notre maître. Contempler son exemple parfait demeure la principale source d’inspiration pour le croyant. 

Elles interrogent notre regard sur nous-mêmes, en tant que ses disciples de Jésus. Elles nous disent le chemin que nous avons encore à faire… et en même temps, elles nous montrent que nous sommes déjà en chemin vers le Royaume de Dieu. 

Elles interrogent notre regard sur la foule du monde qui nous entoure. Elles nous invitent à avoir le même regard que Jésus, compatissant et clairvoyant, pour être signes du Royaume de Dieu auprès de notre prochain et pour discerner les germes de son Royaume que Dieu sème dans le monde. 

Heureux sommes-nous de pouvoir, grâce à ce regard sans cesse renouvelé, apprendre à contempler les réalités si diverses du Royaume de Dieu !