Il y a des paroles de Jésus qui sont d’une grande force, des paroles qu’on retient et qui marquent. Si fortes qu’on les retrouve dans les 4 évangiles. C’est en réalité très rare. C’est le cas d’une formule utilisée par Jésus dans le texte de l’évangile de Matthieu proposé dans la liste de lecture de ce dimanche. La voici :
« Celui qui aura trouvé sa vie la perdra, et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. » (Matthieu 10.39 - NBS)
On est ici dans le prolongement du discours de Jésus à ses disciples, dont nous avons évoqué un extrait dimanche dernier. Il prévenait ses disciples de l’adversité, et même de la persécution qu’ils vont rencontrer. Jésus, juste avant notre verset, avertit que ce contexte pourra même conduire parfois à briser les liens familiaux les plus forts, en ayant même comme ennemis les gens de sa propre maison…
On trouve dans le même évangile de Matthieu la même phrase ou presque, dans un autre contexte. Cette fois, on est immédiatement après la confession de foi de Pierre reconnaissant en Jésus le Messie, le Fils de Dieu. Jésus dit alors dans quelles conditions ses disciples auront à le suivre : « Si quelqu'un veut me suivre, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix et qu'il me suive. »
Voilà une autre parole forte, immédiatement suivie par la fameuse phrase de Jésus :
« Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la trouvera. » (Matthieu 16.25)
Et dans le même contexte, chez Marc et Luc, la formule est quasiment identique, mot à mot :
« Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi et de la bonne nouvelle la sauvera. » (Marc 8.35)
« Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie à cause de moi la sauvera. » (Luc 9.24)
Luc aussi citera une deuxième fois la formule de Jésus, cette fois vers la fin de son discours eschatologique, annonçant les choses de la fin, avant son retour :
« Celui qui cherchera à sauvegarder sa vie la perdra, et celui qui la perdra la préservera. » (Luc 17.33)
Enfin, Jean, cite la phrase de Jésus dans une version un peu différente, mais sans doute avec la même idée. Elle intervient alors peu de temps avant son arrestation, alors que Jésus va annoncer sa mort à ses disciples :
« Celui qui tient à sa vie la perd, et celui qui déteste sa vie dans ce monde la gardera pour la vie éternelle. » (Jean 12.25)
Ce petit parcours dans les évangiles montre combien cette formule de Jésus est importante, pour qu’elle soit citée aussi souvent, et dans différents contextes. Des contextes qui expliquent sans doute les petites variations dans la formulation que Jésus a sans doute utilisée à plusieurs reprises.
Il me semble que cela démontre qu’il y a, derrière cette formule, un principe spirituel général, qui peut trouver une application dans plusieurs contextes... y compris le nôtre. C’est à ce principe général que j’aimerais m’arrêter, pour ensuite discerner quelles applications nous pouvons en tirer pour nous aujourd’hui.
Perdre sa vie pour la trouver
Comment pourrait-on donc formuler le principe général issu de ces paroles de Jésus ? Peut-être pourrait-on dire qu’il s’agit de perdre sa vie pour la trouver… La formule est paradoxale. C’est pour cela qu’elle marque !
Pour la comprendre, on peut évidemment penser au danger de mort évoqué par Jésus lorsqu’il parle de persécution promise à ses disciples. Il s’agit alors, littéralement, d’être prêt à perdre sa vie, à l’image de ce que Jésus a vécu. Et tout comme il est ressuscité, une vie nouvelle nous est promise, à l’horizon de notre propre résurrection. Attention toutefois : il ne s’agit pas de perdre la vie pour la retrouver. La perspective est bien celle de trouver une vie nouvelle.
Mais il me semble que la formule est plus large, plus universelle. Il s’agit d’un principe spirituel essentiel. Il ne s’agit pas seulement d’être prêt à l’éventualité de perdre sa vie. Il faut accepter de la perdre pour trouver la vraie vie. Evidemment, dans ce cas, perdre sa vie, ce n’est pas forcément mourir, littéralement.
Pour trouver, il faut d’abord perdre
Ce que la formule de Jésus affirme, c’est que pour trouver, il faut d’abord perdre.
Si on examine les formulations dans les passages parallèles, on se rend compte que la version commune aux trois synoptique parle de « vouloir sauver sa vie », Luc 17 parle de « sauvegarder sa vie » et Jean 12 de « tenir à (ou aimer) sa vie ».
Ce qu’il s’agit de perdre, c’est la prétention de pouvoir se débrouiller, se sauver tout seul, la fausse assurance d’un contrôle ou d’une maîtrise totale sur sa vie. Comme si tout dépendait de nous et de nous seuls.
La vie est faite aussi de pertes, de séparations, d’absences… Pour y faire face, il s’agit d’accepter de lâcher prise, de perdre l’illusion du contrôle, de la maîtrise totale, pour entrer dans la foi, la confiance.
Perdre, ici, c’est perdre ses illusions et accepter d’être déplacé. Nous sommes invités à trouver la vie non pas dans le contrôle, la maîtrise… mais dans la confiance. Accepter de lâcher prise, de perdre l’illusion du contrôle, de la maîtrise totale pour entrer dans la foi, la confiance… et l’espérance.
C’est cette confiance et cette espérance qui caractérisent la vie dont Jésus parle. Une confiance et une espérance qui nous permettent d’affronter et de surmonter les pertes dont la vie est faite.
Ça ne fait pas de nous des spectateurs passifs de notre vie, nous en sommes au contraire pleinement acteurs mais dans la dépendance de la foi, de la confiance en Celui qui a toutes choses entre ses mains.
Perdre et trouver
Dans notre existence humaine, il y a ce qu’on perd, ce qu’on laisse, ce qu’on abandonne. Et il y a ce qu’on trouve, ce qu’on découvre.
En réalité, la vie est faite de ces deux dynamiques. Elle est faite, sans cesse, de pertes et de découvertes. Et il faut parfois passer par certaines pertes pour accéder à certaines découvertes.
En quittant l’enfance, on perd son innocence… mais c’est pour découvrir l’autonomie. En se mariant, on abandonne une part de sa liberté, mais c’est pour découvrir le projet de construire une famille. Avec l’âge, on perd de l’autonomie, mais on gagne sans doute en liberté intérieure, en sagesse, en expérience. Et on pourrait multiplier les exemples. La vie est une quête sans cesse renouvelée.
Le piège, alors, est de penser avoir trouvé, une fois pour toutes. Celui qui dit avoir trouvé la vie pense avoir terminé sa quête. Il n’a plus besoin de chercher, il n’a plus rien à découvrir. Alors il s’arrête sur le bord du chemin. Et en arrêtant sa quête, il se perd. « Celui qui aura trouvé sa vie la perdra… »
Mais la vie est un chemin. Trouver la vie, c’est trouver le chemin. Vivre, c’est découvrir ce chemin... C’est la dynamique du disciple, qui se lève et quitte tout ce qu’il a pour suivre Jésus. Il s’engage sur un chemin, certes semé d’embûches, sur lequel il est même appelé à « porter sa croix » selon formule utilisée par Jésus. Mais c’est un chemin dont la destination est l’horizon du Royaume de Dieu. La vie.
La vie que Jésus nous offre est sans cesse faite de remise en route. Celui qui accepte de continuer, de suivre Jésus sur le chemin, perd la certitude d’avoir trouvé mais il découvre une espérance éternelle, une vie sans cesse renouvelée. « Et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. »
Conclusion
« Celui qui aura trouvé sa vie la perdra, et celui qui aura perdu sa vie à cause de moi la trouvera. »
Perdre sa vie pour la trouver peut sembler une formule paradoxale, voire obscure. Elle est en réalité porteuse de sens, et son mystère peut se révéler à nous par la foi.
C’est une formule qui s’est incarnée de manière manifeste dans la personne de Jésus-Christ. En acceptant de perdre sa vie, il a trouvé le chemin de résurrection. En donnant sa vie pour nous, Jésus a vaincu la mort ! Et il nous a ouvert, par sa résurrection, à l’espérance d’une vie nouvelle.
Perdre sa vie pour la trouver est aussi une formule appelée à se manifester dans notre vie. Il y a des pertes que nous subissons, parfois douloureusement… il y en a d’autres que nous devons choisir et assumer. Dans tous les cas, c’est en acceptant de perdre, de lâcher prise, que nous pourrons découvrir un chemin d’espérance, dans la confiance. Une vie nouvelle que nous propose celui qui est mort et ressuscité.
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