Ce n’était pas anticipé, mais nous voilà embarqués dans une mini-série de prédications autour de quelques passages de l’épître aux Romains. En effet, nous nous étions d’abord arrêtés sur la fin du chapitre 11, la conclusion de la partie doctrinale de l’épître. Nous avions prolongé dimanche dernier avec le tout début de la partie pratique de la lettre, avec les deux premiers versets du chapitre 12. Nous lirons ce matin un extrait du chapitre 13 que la liste de lectures de ce dimanche nous propose.
Vous verrez, il y est question d’un des aspects fondamentaux de la vie chrétienne : l’amour du prochain… Mais l’apôtre Paul l’aborde d’une manière originale, avec encore une formule dont il a le secret :
Romains 13.8-10
8 N'ayez de dette envers personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres. Celui qui aime les autres a obéi complètement à la Loi. 9 En effet, les commandements « Tu ne commettras pas d'adultère, tu ne commettras pas de meurtre, tu ne voleras pas, tu ne convoiteras pas », ainsi que tous les autres, se résument dans cette seule parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » 10 Celui qui aime ne fait aucun mal à son prochain. En aimant, on obéit donc complètement à la Loi.
1. Une formule étonnante : la dette de l’amour
Ces trois versets interviennent après un développement de l’apôtre Paul sur le chrétien citoyen, abordant en particulier la question du rapport aux autorités, et la nécessité de payer ses impôts ! Un chrétien est appelé à être un bon citoyen, et à cet égard il se doit de respecter les lois et les autorités du pays où il vit, et il doit payer ses impôts.
C’est sa conclusion au verset 7 : « Payez à chacun ce que vous lui devez : payez l'impôt à qui vous le devez et la taxe à qui vous la devez ; montrez du respect à qui vous le devez et honorez celui à qui revient l'honneur. » Ici, l’apôtre Paul fait clairement écho au fameux principe énoncé par Jésus : « Rendez à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu ».
L’apôtre glisse alors des impôts à l’amour du prochain… Il fallait oser ! « N'ayez de dette envers personne, si ce n'est de vous aimer les uns les autres. » Comment peut-on associer dans une même formule l’idée de la dette et celle de l’amour ? L’amour est supposé être libre, généreux, gratuit. C’est tout le contraire d’une dette, qui est une contrainte qui nous oblige, le plus froidement du monde.
Comment donc peut-on parler d’une dette de l’amour envers notre prochain ?
Peut-être que pour le comprendre, il faut d’abord s’arrêter sur ce que Paul dit par ailleurs dans ce passage, et qui est plus habituel dans sa formulation. Nous reviendrons ensuite sur l’idée de l’amour du prochain comme une dette…
2. L’amour, accomplissement de la Loi
Dans la deuxième partie du verset 8, l’apôtre formule en effet une vérité biblique bien connue : « Celui qui aime les autres a obéi complètement à la Loi. » C’est d’ailleurs Jésus lui-même qui l’a dit… quand il nomme les deux commandements de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain, il conclut en disant : « Toute la loi de Moïse et tout l'enseignement des prophètes dépendent de ces deux commandements. » (Matthieu 22.40).
L’apôtre Paul cite alors quelques-uns des commandements du Décalogue, en précisant que c’est vrai aussi de tous les autres (et pas seulement les autres paroles du Décalogue). Tous les commandements de Dieu se résument dans une seule parole : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Notez bien que l’apôtre cite des paroles qui concernent notre relation à notre prochain. Il y en a d’autres qui concernent plutôt notre relation à Dieu. Et là, ce sera sans doute l’autre commandement fondamental, indissociable de l’amour du prochain, qui sera la référence : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de tout ton être et de toute ta pensée. »
Le verbe grec utilisé ici et rendu en français par « résumer » pourrait se traduire plus littéralement encore par « récapituler ». Tu aimeras ton prochain comme toi-même n’est pas seulement le commandement qui résume tous les autres, mais il est le commandement fondamental dont tous les autres ne sont qu’une déclinaison particulière. Si je dis « aime ton prochain comme toi-même », c’est comme si je disais toute la Loi. Tout se résume à l’amour.
Au passage, c’est très important de comprendre cela quand on réfléchit à la pertinence et à l’actualité des textes de lois de la Bible, et notamment de l’Ancien Testament. Ils doivent finalement tous être compris à la lumière du commandement fondamental de l’amour du prochain. C’est le commandement de l’amour qui permet de réduire le fossé culturel qui peut exister entre les lois de l’Ancien Testament et notre réalité d’aujourd’hui. C’est lui qui récapitule tout.
C’est peut-être aussi cela que Paul veut nous faire comprendre quand il écrit : « Celui qui aime ne fait aucun mal à son prochain. » Comment le fait d’obéir à des commandements bibliques pourrait faire du mal à mon prochain ? Sans doute en oubliant de comprendre ces commandements dans la perspective de l’amour. Quand la loi est détachée de l’amour, elle peut être utilisée, ou plutôt instrumentalisée, pour faire du mal à notre prochain, pour juger, condamner, dénigrer… Mais lorsque l’amour du prochain demeure au centre, cela n’arrive pas !
Enfin, pour souligner encore la prééminence du commandement de l’amour, Paul réaffirme en conclusion de son paragraphe : « En aimant, on obéit donc complètement à la Loi. » En grec, la formulation est encore plus absolue : « L’amour est l’accomplissement de la loi » C’est le terme plérôma qui est utilisé ici, qui évoquait, dans le sens courant, la totalité de l’équipage d’un navire. Aucun commandement de Dieu ne manque à l’appel quand on aime notre prochain.
3. Une dette née de la grâce
Il est temps de revenir maintenant à la dette de l’amour… On peut probablement mieux comprendre l’enjeu de la formule désormais. Si le commandement de l’amour récapitule toute la loi, il s’agit alors d’un incontournable de la vie du chrétien. L’amour devrait faire partie de la vie chrétienne normale et ne pas être quelque chose d’exceptionnel.
Quand j’aime mon prochain, je ne me montre pas particulièrement généreux, je ne fais rien d’extraordinaire, je fais simplement mon devoir de chrétien, comme si je lui étais redevable. Je n’ai pas plus de mérite à aimer mon prochain qu’à payer mes impôts !
Il faut bien sûr être conscient ici des limites de l’image. Si on met autant de cœur à aimer son prochain qu’à payer ses impôts, il y aura un problème… On est devant un « devoir » d’une autre nature.
Il est important de noter que la formule utilise le même verbe grec que celui qu’on trouve dans le Notre Père pour évoquer le pardon. « Pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés » c’est littéralement : « remets-nous notre dette comme nous la remettons à nos débiteurs. »
Cette idée est par ailleurs développée par Jésus dans une parabole, celle du serviteur à qui son maître remet une dette gigantesque, mais qui refuse ensuite de remettre la dette infiniment moindre de son prochain.
Derrière l’idée de la dette, il y a celle de l’obligation. Mais contrairement aux taxes et aux impôts, la dette de l’amour n’est pas une obligation froide, c’est une obligation née de la grâce reçue. C’est moins une contrainte qu’une conséquence. L’amour de Dieu pour moi me rend redevable à mon prochain… parce que Dieu l’aime autant qu’il m’aime.
Conclusion
Par sa formule étonnante, l’apôtre Paul veut avant tout nous rappeler que l’amour du prochain n’est pas une option facultative pour le chrétien. C’est un incontournable. Comme on se doit de rembourser une dette, ou de payer ses impôts, on se doit d’aimer notre prochain. Ça n’a rien d’extraordinaire, ce n’est pas un geste héroïque… c’est la forme concrète de notre obéissance à Dieu.
Puisque nous sommes au bénéfice de la grâce infinie de Dieu, nous devenons redevables d’amour. Et cela non pas dans le geste froid d’une personne qui règle une facture, mais avec le cœur reconnaissant de se savoir aimé, pardonné par Celui qui aime toutes ses créatures.
Voilà ce que nous devons à notre prochain : l’amour. Un amour qui, certes, se manifestera de multiples manières, mais qui sera la façon concrète de vivre la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ, dans notre quotidien. Dieu nous a aimés le premier, de manière totale et absolue. C’est pourquoi notre amour pour lui, et pour notre prochain qu’il aime comme nous-mêmes, ne sera jamais une dette soldée. Elle demeurera ouverte, car l’amour est appelé à se renouveler sans cesse.
C’est un vrai défi qui se présente à nous… mais qui nous ouvre aussi des perspectives étonnantes et prometteuses. Les promesses de l’amour qui, rappelons-le est ce qui demeure et ne meurt jamais…
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