Il y a des textes bibliques qui résonnent de manière particulière selon les temps et les moments de l’histoire. C’est le cas du texte de l’Ancien Testament proposé dans la liste de lectures de ce dimanche. L’espérance dont il témoigne, la joie et la paix qui s’en dégagent, tout contraste avec ce qui se passe dans notre monde…
Esaïe 25.6-10a6Sur la montagne de Sion, le Seigneur de l'univers offrira à tous les peuples un banquet de viandes grasses arrosé de vins fins – des viandes tendres et grasses, des vins fins bien décantés. 7C'est là qu'il supprimera le voile de deuil que portaient les populations, la couverture de tristesse étendue sur tous les pays. 8Il supprimera la mort pour toujours. Le Seigneur Dieu essuiera les larmes sur tous les visages. Dans l'ensemble du pays, il enlèvera l'affront que son peuple a subi. Voilà ce qu'a promis le Seigneur.9On dira ce jour-là : « C'est lui qui est notre Dieu. Nous comptions patiemment sur lui et il nous a sauvés. Oui, c'est dans le Seigneur que nous avons mis notre espoir. Quelle joie, quelle allégresse de l'avoir comme sauveur ! 10La main favorable du Seigneur repose bien sur cette montagne ! »
Avec ce texte, on est à des années-lumière de la réalité de notre monde aujourd’hui. On peut même dire que c’est l’exact opposé de ce qu’on peut voir au journal télévisé ! Et cela non seulement dans le monde en général, mais aussi dans le lieu spécifique où Esaïe situe le repas qu’il décrit : la montagne de Sion.
En effet, c’est aujourd'hui tout sauf un lieu de joie, de paix et de concorde. La montagne de Sion, c’est là où le temple a été construit, puis détruit. Deux fois. C’est là où se trouve la mosquée Al-Aqsa, sur l'esplanade des mosquées à Jérusalem… avec en contrefort, le mur des lamentations, tout ce qu'il reste du temple d’Hérode.
Ce lieu de fête où se déroule le repas du texte d’Esaïe est actuellement le lieu symbolique des tensions et des conflits du Moyen-Orient, une région qui est depuis longtemps une poudrière, et où la spirale de vengeance engendre maintenant tant de violences et de destruction, dont l’onde de choc se propage partout à la surface de la terre.
Les guerres et les conflits se multiplient partout, les populations civiles, en Palestine, en Ukraine et ailleurs, paient un insupportable tribut, les haines et les discours de haine s’intensifient, et puis il y a la course folle à l'armement relancée un peu partout, et la « dissuasion nucléaire » à nouveau brandie comme une menace.
Quel contraste avec le texte d’Esaïe ! Un contraste peut-être plus grand encore aujourd'hui qu'au temps du prophète, et pourtant le contexte était déjà conflictuel, avec les menaces qui reposaient sur le peuple d’Israël et de Juda, qui allaient mener à la destruction et l’exil.
Comment, dans un tel contexte, peut-on encore croire à un texte comme celui-ci ? Comment l'entendre autrement que comme une douce rêverie utopiste et naïve ?
Assumer la part d'utopie de notre espérance.
Les chrétiens seraient-ils donc des doux rêveurs, avec une espérance utopiste ?
Il faut se rappeler qu’à l’origine, le terme utopie était positif et désignait une société idéale. Mais il a petit à petit reçu une connotation négative, celle d’un idéal inatteignable, impossible. L’utopie a été victime du désenchantement. Le projet idéal est devenu un rêve illusoire, une chimère.
Et c’est bien dommage. J’ai l’impression qu’on aurait cruellement besoin d’idéal et d’utopie aujourd’hui. D’ailleurs, n’y a-t-il pas une part d’utopie dans l’espérance chrétienne ? Ne faut-il pas l'assumer pleinement ?
L’utopie sert de miroir critique à la société, elle dénonce les injustices et les absurdités du présent. Et elle ne se résigne pas à elles. Tout comme doit l’être l’espérance chrétienne. Elle nous pousse à ne pas nous résigner face à l’injustice et la haine. Comme Esaïe et tous les prophètes bibliques. Comme Jésus, aussi, dans le Sermon sur la Montagne…
L’espérance chrétienne est un doux rêve si elle ne nous pousse pas à agir maintenant, à témoigner du Royaume qui vient, si elle nous conduit à nous retirer du monde et à fermer les yeux sur l’injustice et la haine autour de nous.
L’espérance chrétienne, au contraire, est une puissance transformatrice qui nous engage. Elle est une utopie, dans le plus beau sens du terme, quand elle nous pousse à l’amour et la solidarité, quand elle nous donne soif de justice, pour utiliser une expression empruntée aux Béatitudes prononcées par Jésus.
Prier aujourd'hui, plus que jamais, pour la paix.
Une des premières conséquences de cette espérance chrétienne comme utopie, c'est de prier, pour qu’elle s’accomplisse, concrètement, dans le monde. N’est-ce pas, d’une certaine manière, ce que nous demandons quand nous prions : “Que ton règne vienne !” ?
Le Royaume de Dieu, c’est notre utopie… C’est le monde idéal et harmonieux que Dieu établira au jour de l’accomplissement de son projet. Prier, supplier « que ton règne vienne », c’est exprimer notre attente de ce Royaume. C’est croire, encore et toujours, qu’un jour Dieu l’établira sur cette terre. La promesse de la fin de la mort et de la tristesse, de la consolation de Dieu décrite dans le texte d’Esaïe, est bien reprise à la fin de l’Apocalypse, pour décrire la création renouvelée, avec la Nouvelle Jérusalem, vraie cité utopique, qui descend des cieux : « Il essuiera toute larme de leurs yeux. Il n'y aura plus de mort, il n'y aura plus ni deuil, ni lamentations, ni douleur. En effet, les choses anciennes ont disparu. » (Apocalypse 21.4)
Dire « que ton règne vienne », ce n’est pas prier pour demain seulement. C’est prier aussi pour aujourd’hui. C’est ne pas se résigner au statu quo et croire que les choses peuvent changer. C’est croire que le règne de Dieu peut déjà faire irruption dès à présent, comme des avant-goûts du monde qui vient.
Plus que jamais, nous devons prier pour la paix. Justement parce qu’elle est de plus en plus absente de notre monde où tout devient conflictuel.
Sans oublier que prier, c’est déjà agir. Et cela nous pousse à vivre, autant que possible, à notre échelle, ce que nous demandons et prions.
Des semences du Royaume qui vient.
Prier c’est bien. Prier et agir, c’est mieux ! Il s’agit donc de se demander comment, là où je me trouve, je suis appelé à vivre cette espérance concrètement. Quelle graine, aussi petite soit-elle, est-ce que je peux semer ? Des graines d’utopie. Des semences du Royaume de Dieu.
Evidemment, c’est le Seigneur qui pourra faire germer ces semences car c’est son Royaume. Ou, pour utiliser la métaphore d’Esaïe, c’est lui qui organise le banquet, nous en sommes les invités. Nos gestes et nos actes sont des signes de ce Royaume qui vient.
Dans la perspective de notre texte, avec ce grand festin accueillant toutes les nations, nous sommes invités à un accueil universel, à la réconciliation, à la rencontre, à la joie partagée. Chaque fois que j’accueille avec générosité et bienveillance celui qui est différent de moi, je sème une graine d’utopie. Chaque fois que j’offre le pardon et que je travaille à la réconciliation, je sème une graine d’utopie. Chaque fois que je suis une occasion d’encouragement, de partage et de joie pour mon prochain, je sème une graine d’utopie.
L’autre perspective centrale de notre texte, c’est la vie plutôt que la mort, la consolation plutôt que la tristesse. On trouve cette formule très touchante qui précise que c’est le Seigneur lui-même qui essuiera nos larmes… Cette espérance de vie, pour nous, elle ne repose pas sur un vague rêve désincarné, mais sur Jésus-Christ, mort et ressuscité. Cette espérance est une réalité à saisir par la foi, une espérance à découvrir et à goûter par anticipation. C’est une consolation à saisir dès à présent, précieuse face aux deuils et aux épreuves auxquels nous sommes confrontés ici-bas. Au-delà des pleurs, notre espérance est dans la consolation et la joie.
Comment, au nom du Christ vivant, puis-je semer la vie et la consolation autour de moi ? Comment traduire mon espérance en actes concrets de consolation ?
Conclusion
Ne soyons pas des doux rêveurs mais assumons l’utopie de notre espérance, non pas comme une chimère mais comme un idéal que Dieu accomplira, et qui nous engage dès aujourd’hui à semer des graines du Royaume qui vient, des graines que Dieu lui-même fera germer. Ce sera notre joie.
Avec les invités à la table d’Esaïe, nous voulons proclamer avec foi : « C'est lui qui est notre Dieu. Nous comptions patiemment sur lui et il nous a sauvés. Oui, c'est dans le Seigneur que nous avons mis notre espoir. Quelle joie, quelle allégresse de l'avoir comme sauveur ! »
Oui, quelle joie de l’avoir comme sauveur !
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