Une fois n’est pas coutume, cette semaine je n’étais pas inspiré par les trois textes proposés pour ce dimanche. Le texte de Matthieu 23 est intéressant, mais il aborde un sujet que j’ai déjà traité récemment en prédication… et puis je me suis demandé ce qu’il y avait après, parce que le lectionnaire saute, pour la semaine prochaine, au chapitre 25.
Et là, je suis tombé sur un texte qui, au premier abord, n’est pas forcément évident pour une prédication. Parce que c’est un texte qui n’est pas agréable à entendre… et parce qu’il est adressé précisément aux chefs religieux du temps de Jésus. On pourrait se dire qu’il ne nous concerne pas vraiment.
Ma curiosité a été piquée, et c’est finalement bien ce texte, qui suit immédiatement celui qui nous est proposé pour ce dimanche, que sera l’objet de notre prédication. Le texte est un petit peu long. Je vais en lire seulement quelques extraits significatifs, notamment ceux qui contiennent des formules chocs dont Jésus avait le secret. Vous pourrez lire le reste à la maison.
Matthieu 23.13,15,23-2613Quel malheur pour vous, spécialistes des Écritures et pharisiens, hypocrites ! Vous fermez aux autres la porte du royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes et vous ne laissez pas entrer ceux qui le désirent.15Quel malheur pour vous, spécialistes des Écritures et pharisiens, hypocrites ! Vous voyagez partout sur terre et sur mer pour gagner un seul converti, et quand c'est arrivé, vous lui faites mériter l'enfer deux fois plus que vous.23Quel malheur pour vous, spécialistes des Écritures et pharisiens, hypocrites ! Vous donnez à Dieu le dixième de plantes comme la menthe, le fenouil et le cumin, mais vous négligez les enseignements les plus importants de la Loi, tels que la justice, la bonté et la fidélité : c'est pourtant là ce qu'il fallait pratiquer, sans négliger le reste. 24Conducteurs aveugles ! Vous filtrez le moucheron, mais vous avalez le chameau !25Quel malheur pour vous, spécialistes des Écritures et pharisiens, hypocrites ! Vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat, mais l'intérieur reste rempli du produit de vos vols et de vos mauvais désirs. 26Pharisien aveugle ! Nettoie d'abord l'intérieur de la coupe et alors l'extérieur deviendra également propre.
Ce discours contre les scribes et les pharisiens fait écho, de manière contrastée, avec un autre discours de Jésus dans l’évangile de Matthieu : les Béatitudes, qui ouvre le Sermon sur la Montagne. Les « malheur à vous » de Matthieu 23 répondent aux « Heureux » de Matthieu 5.
Les Béatitudes sont un magnifique texte bien connu et souvent médité, ce qui n’est pas le cas de notre texte. Pourtant, les Béatitudes ne sont pas moins engageantes et ne représentent pas moins un défi colossal à mettre en pratique !
Mais entendre un texte qui répète sept ou huit fois « Malheur à vous ! », évidemment, ça fait moins plaisir à entendre…
Qu’est-ce que Jésus reprochait aux scribes et aux Pharisiens ?
On l’a dit, les premiers visés explicitement par Jésus sont les spécialistes des Ecritures (les scribes) et les pharisiens. Autrement dit, il s’agit des chefs religieux d’alors, qui dans leur majorité s’opposaient à Jésus.
C’est leur hypocrisie qui est avant tout dénoncée. C’est le refrain de ce texte : « Quel malheur pour vous, spécialistes des Écritures et pharisiens, hypocrites ! » Comment se manifestait-elle ? Qu’est-ce qui est pointé du doigt par Jésus ?
Le premier reproche est général mais cinglant : « Vous fermez aux autres la porte du royaume des cieux ; vous n'y entrez pas vous-mêmes et vous ne laissez pas entrer ceux qui le désirent. » (v.13) Jésus souligne la gravité de ce qu’il reproche aux chefs religieux de son temps. Qu’ils s’excluent eux-mêmes du royaume de Dieu est une chose, mais qu’ils empêchent les autres d’y entrer est bien plus grave. Ils ne portent pas seulement la responsabilité de leur perdition mais aussi de celle des personnes qu’ils égarent par leur enseignement.
Le verset 15 prolonge le reproche : « Vous voyagez partout sur terre et sur mer pour gagner un seul converti, et quand c'est arrivé, vous lui faites mériter l'enfer deux fois plus que vous. »
C’est une formule choc, un peu provocatrice. Elle souligne qu’ils sont, certes, zélés mais pour embarquer avec eux leurs convertis, dans leur propre perdition.
Un peu plus loin, au verset 23, Jésus donne un exemple concret : « Vous donnez à Dieu le dixième de plantes comme la menthe, le fenouil et le cumin, mais vous négligez les enseignements les plus importants de la Loi, tels que la justice, la bonté et la fidélité : c'est pourtant là ce qu'il fallait pratiquer, sans négliger le reste. Conducteurs aveugles ! Vous filtrez le moucheron, mais vous avalez le chameau ! » Cette dernière formule est d’une ironie mordante. Elle fait écho à la précaution extrême des pharisiens pour ne rien consommer d’impur. Ils allaient jusqu’à filtrer leur boisson pour ne pas ingérer accidentellement un moucheron, considéré comme un animal impur rituellement. Mais à cause de leur comportement par ailleurs, c’est comme s’ils avalaient un chameau, autre animal impur mais bien plus imposant qu’un moucheron !
En effet, Jésus dénonce le fait qu’ils respectaient scrupuleusement les règles religieuses (ici la dîme des plantes) mais négligeaient le plus important : la justice, la bonté et la fidélité. C’est un écho direct au leitmotiv des prophètes bibliques, soulignant que Dieu préfère une vie juste à tous les sacrifices. « Car je désire la bonté plutôt que les sacrifices ; je préfère qu'on me reconnaisse comme Dieu, plutôt que de brûler des animaux sur un autel. » (Osée 6.6)
Enfin les versets 25 et 26 résument en quelque sorte le fond de la critique de Jésus : « Vous nettoyez l'extérieur de la coupe et du plat, mais l'intérieur reste rempli du produit de vos vols et de vos mauvais désirs. Pharisien aveugle ! Nettoie d'abord l'intérieur de la coupe et alors l'extérieur deviendra également propre. » Les pharisiens prêtaient beaucoup d’attention à l’extérieur et négligeaient l’intérieur. Les rites prenaient le dessus sur la réalité du cœur et des actes qui en découlent. Et par la même occasion, ils enfermaient les autres dans un légalisme strict, sclérosant, mortifère.
Quelles sont nos hypocrisies possibles ?
En quoi ce texte peut-il nous concerner ? Sans doute par sa dénonciation de l’hypocrisie. Les chefs religieux au temps de Jésus ne sont pas les seuls à être hypocrites ! Le risque nous guette aussi. Mais comment ? Quelles sont nos hypocrisies possibles aujourd’hui ?
On pourrait sans doute commencer par le dernier reproche de Jésus, celui de se préoccuper plus de l’extérieur que de l’intérieur. Une hypocrisie possible pour nous n’est-elle pas de se soucier à l’excès des apparences, du souci de faire bonne figure ? Lorsqu’on se contente de sauver les apparences devant les autres chrétiens, le dimanche matin : en montrant patte blanche, par un sourire de façade, de belles paroles évangéliques, voire de belles prières au vernis spirituel…
Une autre forme d’hypocrisie peut exister dans les discours, lorsqu’on prône une rigueur morale à toute épreuve, défendant des principes et des valeurs chrétiennes en paroles mais sans vraiment les retrouver dans les actes tout au long de la semaine. Nos discours moralisateurs, ou défendant les « valeurs de l’Evangile », peuvent parfois cacher l’hypocrisie d’une vie dont les actes ne correspondent pas aux paroles.
Le comble de l’hypocrisie est alors de se trouver des excuses, des circonstances atténuantes pour minimiser ses propres faiblesses. Et parfois, pour cacher ces dernières et détourner l’attention, on s’enferme dans des paroles de jugement, que ce soient des chrétiens d’autre confession ou sensibilité, ou ceux « du monde » qui ne partagent pas nos valeurs chrétiennes
N’oublions pas que les discours les plus durs de Jésus ne concernaient pas les païens mais les « bons croyants », à commencer par les chefs religieux…
Il est important de discerner nos hypocrisies, conscientes ou non, car elles sont forcément un frein à notre croissance spirituelle… et dans le pire des cas, elles peuvent devenir une occasion de chute pour les autres.
Où est la Bonne Nouvelle derrière ce texte ?
On le comprend bien, un texte comme celui-là résonne avant tout comme une série de mises en garde, des avertissements à entendre aujourd’hui encore. Mais ne peut-on pas y discerner aussi une bonne nouvelle ? Ne pourrait-on pas reformuler ces malédictions en béatitudes, en prenant le contrepied des formules de Jésus adressées aux chefs religieux de son temps ? Quelle Bonne Nouvelle se cache en filigrane, dans ce discours de Jésus ?
Heureux ceux qui ouvrent les portes plutôt que de les fermer !
Ouvrir la porte aux autres, c’est vivre de la grâce, la recevoir et la donner. Si l’hypocrisie des Pharisiens embarquait avec eux leurs disciples, la grâce libératrice de l’Evangile est aussi contagieuse. Elle change la personne qui la reçoit, mais elle influence aussi positivement son entourage. Elle peut donner goût au Royaume des cieux et soif de Dieu.
Heureux ceux qui vivent le cœur de l’Evangile !
L’Evangile permet de discerner l’essentiel du secondaire. Le légalisme des Pharisiens nivelait tout, donnant une importance disproportionnée aux détails et aux rites mineurs, ce qui affaiblissait voire éclipsait les commandements fondamentaux. L’enseignement de Jésus met au-dessus de tout l’amour, pour Dieu et pour le prochain. Toute la Loi est récapitulée dans ces deux commandements. C’est là le cœur de l’Evangile.
Heureux ceux dont le cœur est purifié !
C’est ici presque une des béatitudes de Matthieu 5 ! L’Evangile nous permet de comprendre que ce n’est pas nous qui purifions l’intérieur de notre coupe, c’est Dieu qui le fait, par son Esprit en nous. Nous sommes alors libérés des contraintes du légalisme, dont les Pharisiens étaient les champions. Libérés d’une pression insoutenable à se garder pur, parfait. La foi chrétienne n’est pas affaire d’observation rituelle ou d’obligations de tous ordres. Elle est accueil de la grâce de Dieu. Elle est promesse de pardon et assurance du salut.
Conclusion
La conclusion du chapitre 23 de Matthieu, que nous n’avons pas lue, est une lamentation de Jésus sur Jérusalem, dans laquelle il dit notamment : « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes habitants auprès de moi, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, mais vous ne l'avez pas voulu ! » (Matthieu 23.37)
On comprend que les paroles sévères de Jésus, dures à entendre, n’expriment pas une colère froide mais un cœur brisé, un amour déçu.
Laissons de côté nos hypocrisies pour recevoir pleinement la grâce de Dieu. Jésus nous accueille tels que nous sommes. Et sous ses ailes, nous partagerons sa joie, la joie du Royaume qui vient.
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